05/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-19

... Deux jours passèrent. J'appris, entre mille autres choses, que nous avions un nouveau roi des rois. Vu l'âge du précédent, cela ne me surprit pas. Ce qui m'abasourdit, par contre, c'est qu'il ne fût pas encore venu me saluer et demander ma bénédiction alors qu'il était à Kerdarya. Sur le coup, cette abstention me plut. Je me sentis même coupable... Il avait voulu respecter l'ancien usage, où le chef de ceux qui manient le glaive attend d'être convoqué par le maître de ceux qui parlent au nom des dieux. Je me conduisais avec une rare goujaterie, indigne de ma caste et de mon rang, envers un homme pieux. J'allais l’inviter et, en attendant, immoler d'un bélier à son intention. Ce serait même mon premier sacrifice de regs bhlaghmen. Un homme aussi dévot méritait un tel geste, mince hommage à son respect...
... Respect, c'est ce mot qui me toucha ; qui, quand ma lame allait ouvrir la gorge du bélier, me fit interrompre mon geste. Mon acolyte dut me prendre pour un fou quand je reposai le poignard sacré sur la pierre et laissai un instant de sursis à la victime... Si ce que je croyais être du respect était son contraire ? S’il m'ignorait ? Il y avait là de quoi fendre le cœur d'un prêtre conscient de sa haute fonction. Je délirais à penser cela... je le croyais, du moins. Le seul à se trouver heureux de mon incertitude était le bélier, encore que ses bêlements ne trahissaient pas une joie sans mélange. Pourtant, il sauvait peut-être sa vie. Si mon soupçon se vérifiait, il vivrait. Frustrés de son corps, les dieux prendraient celui au nom de qui je voulais l'immoler...
... J'avais bien fait d'attendre. L'homme que j'avais envoyé le quérir revint, nez pointant vers le sol, visage empourpré de fureur. Il bégayait de colère, dans le langage de sa région, et il me fallut le temps de la prière d'exécration des ennemis, dont on ne vient jamais à bout, avant qu'il ne se ressaisisse et ne devienne intelligible. Pourtant, un instant m’avait suffit pour comprendre, et guère plus pour, de rage, délier le bélier du sacrifice. Il ne nous respectait pas... Si encore ce n'avait été que cela ! ...
... Mon messager avait repris ses esprits. Son bafouillage avait cessé, son débit, quoique toujours précipité, était redevenu audible, et il parlait à nouveau la langue noble. Il me rapporta enfin les paroles sacrilèges du roi, les entrecoupant d'« excuse-moi ! » et de formules de conjuration à chaque – un bon mot sur deux – blasphème ou insulte...

04/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-18

– Tu seras un jour dans le conseil des prêtres, pour discuter avec tes futurs pairs de notre avenir. Tu m'aideras de tes conseils et de tes visions. Mais tu as beau être augure, certaines choses te sont inconnues, ou t'apparaissent dans une brume qui t'en cache à peu près tout. Tu veux savoir les raisons de notre hostilité envers le roi actuel. Écoute son histoire, qui est aussi la mienne. Tu verras que ma haine, serait-elle encore cent fois pire, n'est que bienveillance au regard de l'énormité de sa vie blasphème...
... Voilà près de deux lustres, je devins premier bhlaghmen. J'étais heureux, malgré les curieuses circonstances de mon avènement. Curieuse est faible, d'ailleurs, et si j'étais heureux, j'étais plus encore étonné. Je n'aurais jamais dû parvenir à ce rang envié. Si ma piété et mes qualités m'y désignaient, mon faible savoir m'en écartait. Plus surprenant, mes rivaux semblaient plus soulagés que jaloux. Je passai de l'étonnement à l'inquiétude. Une inquiétude qui enfla quand une des nièces de mon prédécesseur me dit qu'il était mort de chagrin...
... Mort de chagrin. C'était si stupide que je manquai d'en rire. Il y a cent mille façons de mourir, mais je n'aurais jamais pensé à celle-ci. C'était bien d'une femme. Mourir de chagrin ! A-t-on idée ?...
... J'essayai d’en savoir plus. Elle m'avait dit tout ce qu'elle savait. Elle n’ajouta qu’une chose : cette réflexion venait de lui. Oui, elle l'avait entendu se lamenter : « L'irrespect sacrilège envers ma fonction me fera mourir de chagrin ! »...
... Je te l’ai dit, je manquais de connaissances. Pour les acquérir, je m'étais retiré pour méditer et étudier auprès de vieux prêtres pleins de science, mais loin du tumulte de ce monde. En fait, j'ignorais tout de ce qui s'était passé chez les humains cette année-là. Nous n'avions parlé que des dieux. La terre des mortels aurait aussi bien pu ne pas exister. Et voilà – tu comprends pourquoi je t'apprends tout cela, et quel peut être ton avenir si tu es digne de ta naissance – que j'héritais, ignorant tout ce qui pouvait m'aider dans mes rapports avec les autres hauts prêtres et les autres neres, d'un poste qui avait coûté la vie à mon devancier... Je devais savoir les raisons de ce chagrin. Où se cachaient celui ou ceux qui en étaient cause ? Hors de nos rangs, à moins qu'il ne s'agisse d'une brebis galeuse ou d'un familier si ingrat que la douleur de voir ses bontés mal récompensées lui avait fait éclater le cœur. Si ce n'était que cela, je n'aurais guère à m'inquiéter... Le loup guettait ailleurs...

03/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-17

– Et surtout, où et quand allons-nous le trouver ? C'est ça qui compte. Pour le reste, nos guérisseurs connaissent les herbes qui rendent toute leur tête aux ivrognes.
– Je le veux devant nous dans moins d'un quartier !
Tous sortirent de l'enclos où les prêtres échangeaient leurs secrets. Ils allaient, sans tarder, suivre les ordres du premier des leurs et envoyer des messagers sûrs à la recherche du chasseur de maléfices. Reggnotis s'était arrangé pour être le dernier à sortir. Il ne fut pas surpris – il s'y attendait et même l'espérait – quand le premier porteur de lin lui crocha le bras de sa main osseuse.
– Eh bien, ne devais-tu pas rester pour écouter... certaines choses ! ?
Reggnotis joua l’innocent. Il avait pensé que le plus haut de sa caste avait besoin de toutes les bonnes volontés pour retrouver celui qui était leur seul espoir de rabattre certains orgueils et certaines ambitions trop préjudiciables à ceux qui prient. Le premier bhlaghmen lui dit qu'il avait des choses plus importantes à lui dire.
– Qui peut-être plus important que déjouer un complot contre nous ?
– Expliquer certains secrets à celui que le chef des oracles veut pour successeur l'est autant.
– Et je serais cet homme ?
– Ne joue pas les idiots. Tu en as envie et tu sais que je l'ai deviné. Pourquoi te le reprocherais-je ? Mais pour accéder à ce poste, il y a des choses que tu dois savoir. J'ai décidé, en accord avec lui, de te les confier. Ta proche accession – ton maître est plutôt âgé – au conseil des premiers prêtres m'agrée. Tu y seras le bienvenu.
Reggnotis remua la tête pour remercier. Il avait toujours senti qu'il obtiendrait une telle promotion, mais la perspective en était restée floue. Il l'espérait tout juste, en raison de sa naissance et de sa prophétie. C'était devenu une certitude. Il se dispensa de toute effusion. Elle n'eût pas été compatible avec son rang à venir.
Le regs bhlaghmen fit signe de s'asseoir à celui qui siégerait un jour à son côté. Il regarda tout autour, bien que nul, à ce qui se disait, n'avait jamais rien su des paroles échangées dans l'enclos sacré.

02/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-16

Reggnotis avait écouté son maître à qui – juré ! – il succéderait un jour. N'avait-il pas donné devant les plus hauts porteurs de lin une nouvelle preuve de sa sagesse et de son habileté à interpréter la volonté des dieux. S'il comprenait l'irritation du premier prêtre des Jumeaux de la Nature face à la tentative d'usurpation dont il était l'objet, les causes de leur haine envers le roi des rois lui échappaient encore. Il ne la partageait que par routine et solidarité. Il aurait des éclaircissements sur son origine. Il en saurait plus sur leur ennemi, mais aussi sur les prêtres et, le plus important à ses yeux, sur son avenir. Il releva la tête et demanda au premier bhlaghmen de l'éclairer sur l'histoire de ces singulières et mauvaises relations.
– Vu les hautes fonctions qui t'attendent, je me ferai un plaisir de tout t'expliquer, après cette réunion. Tu resteras avec moi pour l'écouter. Avant, il faut trouver le moyen de mettre fin à la sacrilège imposture qui se trame contre nous.
– Oui, et vite !
Le prêtre de la fécondité venait d'intervenir. Même intéressée, son objurgation était de bon conseil. Chacun réfléchit dans son coin. Le silence dura. Il n'était pas si facile de trouver une idée. Enfin, le vieil oracle demanda la parole :
– Comme on a agi autrefois, il faut agir en ces jours ! Trouvons un homme capable de faire parler les êtres et les choses, et confrontons-le au prêtre qui veut se moquer des dieux.
– Crois-tu que ça marchera ? Nous n'aurons pas devant nous un sorcier de basse extraction, mais un des nôtres, même dévoyé.
– Oui, mais les démons parlent par sa bouche. Par la bouche de celui que nous enverrons parleront les dieux. Nous vaincrons à coup sûr.
– En attendant, il nous faut trouver quelqu'un qui en soit capable.
– J'en connais un... J'en connaissais un, plutôt. Je ne sais ce qu'il est devenu depuis plusieurs saisons.
– Un prêtre chasseur de maléfices ne disparaît pas comme neige au soleil. Quelqu'un saura où il est.
Le vieil oracle intervint.
– Je vais me renseigner au plus vite. Je vois de qui vous voulez parler. Si j'avais pu imaginer un jour qu'il nous serait utile ! Je vais être honnête, il n'a pas d'autre talent.
– Qu'importe, s'il le possède à fond, je n'en demande pas plus.
– Et il boit, il boit. Une cruche sans fond serait plus vite remplie que lui.
– Qu'il fasse ce qu'on lui demande, j'installerai pour lui, s'il le faut, une fontaine d'hydromel.
Le vieil oracle se tourna vers le bhlaghmen des jumeaux de la fécondité.
– Pour ta générosité, je ne me fais pas de souci, va. C'est pour son état. Quand il est parti, il ne pouvait aligner trois mots. Comment sera-t-il après plusieurs saisons dans la solitude ?

01/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-15

... Tous se mirent en route en direction des autels. Le roi déchu, sûr de retrouver d'ici peu son trône, et son prêtre, rongé par l'amertume d'avoir été victime d'une supercherie ou d'un maléfice, regardaient avec hargne la nuque de l'usurpateur. Ils la voyaient déjà brisée par la corde vengeresse. Le faux roi se sentait croître une sourde inquiétude, mais l’espoir le soutenait. Lorsque il reproduirait le miracle du jour où les dieux l'avaient élevé à la puissance, la réminiscence de son caractère sacré, à nouveau proclamé, préviendrait en sa faveur. Seul l'oracle était calme. Il serait bientôt payé en dons somptueux. Sa certitude de l'emporter contre le profanateur l'incitait à y rêver plutôt qu'à s'en prendre à celui dont il allait rabattre la superbe.
... Ils arrivèrent. Une matrone se précipita vers eux, un enfant bien gras et aux lèvres vermeilles dans les bras. Le prêtre se rengorgea : « C'est mon fils ! ». L'usurpateur sauta de son cheval pour le saisir.
« Arrête ! » Les voix de l'oracle, du prêtre et du roi avaient retenti à l'unisson. Il suspendit son geste. Tant pis, il ferait parler quelqu'un ou quelque chose d'autre. Pourquoi pas l'autel où le première caste sacrifiait aux dieux du serment et du châtiment du parjure. Sacrilège énorme... nécessaire ! Le risque en valait la peine. Qui oserait parler après la plus haute déité ?
... D'une démarche glissante, il s'en rapprocha. Il devait en être tout près, que sa fourberie soit efficace. Un pas, un autre, il y arriverait. Il y jetait des regards anxieux. Il en lança un de trop. L'oracle l'intercepta. Il se précipita sans perdre un instant. Soudain s'éleva de la pierre sacré une voix curieuse, mais très pure, avec les nasales du langage de la plus haute caste.
« Usurpateur à la semence maudite, n'approche point de notre autel de vérité ! »
... Démasqué, le faux roi hurla et expliqua le truc de l'oracle. Il ne se laissa pas démonter pour si peu. L'autel continua ses révélations.
« Écoutez-le, il vient d'avouer ! Il a imité la voix des dieux. Il avait déjà tenté de parler par notre bouche, mais, rejeté, avait fait passer ce maléfice par celle d'un enfant. Pendez-le que son âme ne s'échappe de son corps et reste à jamais avec sa charogne ! »
« Devrai-je sacrifier mon fils pour avoir été le truchement des démons ? »
... L'oracle admira la piété du prêtre. Il était prêt à faire mourir son enfant pour laver le crime dont il avait été l'innocent complice.
« Pour avoir été leur victime, ton fils en sera un grand chasseur. Laisse-le vivre, au contraire, et apprends-lui le malheur dont il a été cause un moment. Nul ne saura mieux lutter contre ceux qui tentent de tromper les hommes par la sorcellerie. »
... La fin de cette aventure, vous la devinez. Le vrai roi fut rétabli sur son trône, le faux pendu et son corps livré aux bêtes. Quant à cette histoire, tous ses protagonistes firent serment, sur l'autel même où avait éclaté la vérité, de la taire. Ce secret ne se partage qu'entre oracles. Nous ne l’avons évoqué devant vous qu’à cause du péril qui menace.